lundi, 6 février 2023
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Forcer les banques à trouver la voie vertueuse

La vertu citoyenne et environnementale du monde bancaire ne va pas de soi. Finance Watch est l’une des organisations en pointe pour dénoncer la persistance des anciennes pratiques , exiger la transparence et faire évoluer la réglementation, principalement européenne.

Prendre en compte l’épuisement des ressources naturelles et le changement climatique, respecter des normes sociales, s’acquitter d’une juste contribution sociétale : autant d’obligations morales – parfois aussi réglementaires – s’imposant désormais aux entreprises.  Qu’en est-il à propos des banques ? Pourvoyeuses de capitaux destinés, notamment, à la transition énergétique indispensable à l’échelle européenne, se tournent-elles naturellement vers des placements financiers vertueux ? C’est-à-dire en concordance avec les pratiques  éthiques et responsables dont bien souvent elles se prévalent. Certains en doutent.

Différentes organisations citoyennes se sont ainsi donné un rôle de vigilance et d’alerte concernant les pratiques du monde bancaire. N’ayons pas peur des mots. Il s’agit de lobbying.  Auprès des décisionnaires européens, l’idée est d’utiliser les mêmes moyens que ceux mis en œuvre par les puissants groupes financiers eux-mêmes. Finance Watch est l’une des principales ONG active dans ce domaine. Nous avons  rencontré l’une des ses responsables, Julia Symon. Elément  amusant : avant de faire le choix de rejoindre son nouvel employeur, la jeune sur-diplômée d’origine ukrainienne était responsable de la gestion des risques financiers au sein d’un groupe bancaire allemand. De braconnière se sent-elle devenue gendarme ?

(Sourire) Oui, un peu. C’est un peu par hasard que j’ai été amenée à travailler pour la Commerzbank, à Francfort. Mon gout des voyages  a joué un rôle, j’avoue. Je suis restée dans le domaine durant dix ans, quand même. Mais en fait je voulais trouver autre chose. Je me décris comme une idéaliste. J’aime l’idée de l’Union européenne parce que je viens d’un pays qui n’appartient pas à l’Union européenne. Je peux comparer… Même si les  conditions géo-politiques sont difficiles, c’est un beau projet, qui apporte beaucoup aux citoyens.

A condition de faire preuve de vigilance, comme le fait l’ONG Finance Watch ?

Notre objectif, c’est de mettre la finance réellement au service la société. Nous plaidons – et agissons – pour qu’il y ait davantage de règles contraignantes au niveau de l’Union européenne, lorsque c’est nécessaire. Le but, c’est de faire en sorte que les outils financiers soient au service des objectifs sociétaux, publics.

Lesquels, plus précisément ?

On pense évidemment aux objectifs environnementaux, mais aussi à la question de la stabilité financière. C’est l’objectif qui est au cœur de Finance Watch, qui a été créé en 2011, à la suite de la crise financière de 2009. Nous voulions peser sur la politique européenne dans une perspective sociétale, pour défendre les intérêts des citoyens européens.

Quelles dérives constatiez-vous ?

On a bien vu que les lieux de régulation sont en fait dominés par les intérêts de la grande industrie financière. Très souvent, on constate que les intérêts des citoyens ne sont pas au premier plan. Il manque la perspective sociétale. D’une manière générale, la tendance de l’industrie financière est de viser ses propres intérêts. Les intérêts des citoyens, des consommateurs ne sont pas assez représentés auprès des lieux de décision. Nous avons voulu qu’il y ait un gardien, et c’est pour cela que Finance Watch a été créé. L’idée est venue d’un groupe de députés européens.

Est-ce que vous vous définissez comme une ONG citoyenne ?

Nous sommes une organisation avec des membres. Nous avons 111 membres dans 20 pays différents appartenant à l’UE. Ce sont soit des individus engagés, soit des organisations. Le critère, c’est qu’on ne peut pas avoir de lien avec le monde financier. Nos membres viennent aussi du monde académique. Chacun peut se faire membre.

Pouvez-vous citer des exemples de divergence flagrante entre les intérêts des citoyens et ceux du monde financier ?

C’est tout ce qui a affaire avec la possibilité de faire du profit qui s’oppose aux intérêts citoyens. Par exemple, la question du réchauffement climatique. L’intérêt de l’industrie financière, c’est d’avoir le moins possible d’exigence concernant le capital. Moins il y a d’exigence, plus le rendement est important. C’est une vue qui peut fonctionner à court terme, mais à plus long terme, il y a des risques qui devront être couverts. Dans le cas où ces risques surviennent, le capital ne suffit pas, et les banques doivent être sauvées par les Etats.

C’est ce qui s’est passé en 2008…

Exactement. La seule chose qui intéresse l’industrie financière, à court terme,  c’est de faire le plus de profit possible. Mais de ce fait, ils ont tendance à ignorer le risque sur le long terme, mettant en danger les intérêts et l’argent des citoyens. En cas de faillite, l’Etat est obligé de sauver les banques, avec l’argent des citoyens, en fait.

Le monde bancaire se dit cependant capable d’autorégulation…

Oui, c’est ce qu’il prétend. S’il y avait une concurrence parfaite, ce serait peut-être le cas. Mais il n’y a pas de concurrence réelle. Les grandes institutions financières s’unissent au sein de lobbys où il n’y a aucune divergence. Ils sont en collusion. 

“Les dirigeants politiques européens sont très sensibles aux intérêts de l’industrie financière.”

Qu’en est-il de l’aspect environnemental ? Le monde financier le prend-il en compte, comme il le prétend ?

C’est très clair : l’industrie financière ne voit pas d’intérêt, à court terme, d’arrêter de financier l’industrie fossile. Pour les banques, les assurances, c’est toujours ce qui assure le plus de profit. Encore une fois, on ignore le risque pour les citoyens. Conséquence : nous aggravons le réchauffement climatique et on voit bien ce qui se produit… 

Cela signifie que, après tous les rapports du GIEC et les mobilisations citoyennes,  les banques ne changent pas leurs pratiques ? Elles restent sourdes face au problème climatique, de l’épuisement des ressources naturelles, le fait qu’il faille sortir des énergies fossiles?

Elles disent qu’elles s’en soucient, mais les mesures qu’elles proposent sont très insuffisantes. Le lobby financier fait des promesses, publie des rapports, mais quand on voit dans la vie réelle le résultat de ces actions, cela fait peu de chose. Le monde financier persiste à financer le monde comme il est. Ils se basent uniquement sur le fonctionnement actuel de l’économie.

Ils restent dans le même modèle, sans en concevoir un nouveau ?

Exactement. Un autre exemple très simple, où les intérêts des citoyens et des institutions financières divergent, c’est le crédit à la consommation. C’est toute la question de l’inclusion financière. Par divers incitants, les banques et autres fournisseurs de crédits poussent des gens qui ont une faible capacité de remboursement à s’endetter. Ces institutions financières se protègent, en ce cas, par un taux d’intérêt très élevé. Mais cela va à l’encontre de l’intérêt du consommateur, qui se retrouve rapidement dans l’incapacité de rembourser ce crédit impayable. Mais les fournisseurs de crédit n’hésitent pas à proposer ce type de prêt, qui pousse à la consommation, qui donne aux gens l’impression d’avoir plus de moyens qu’ils n’en ont. 

En dénonçant ces pratiques, pour protéger les consommateurs, vous ne protégez pas aussi les banques contre elles-mêmes ?

Oui, tout à fait. Nous ne sommes pas contre le système financier. Nous pensons aussi que les institutions financières sont très utiles, qu’elles doivent remplir une série de fonctions très utiles à la société. Ce qui est nécessaire, c’est de corriger les mauvais incitants. C’est pour cela qu’il faut améliorer les régulations. Mais, en général, les dirigeants politiques européens sont très sensibles aux intérêts de l’industrie financière.

Quels moyens d’influence utilisez-vous ?

Il y a différents moyens. Le mode principal, c’est d’influencer les décideurs politiques, au plan européen : la Commission, les parlementaires et le Conseil. Les autorités de supervision, aussi. Elles n’ont pas de rôle législatif mais elles jouent un rôle essentiel. Je pense à l’Autorité bancaire européenne, à celle chargée de contrôler les marchés financiers, mais aussi à l’Autorité de contrôle des assurances et des pensions professionnelles.

En pratique, cela se passe comment ?

Nous leur rendons visite. Nous effectuons, en amont, un intense travail de recherche pour proposer des idées pratiques. Nous proposons des formules d’amélioration du contrôle des marchés financiers, nous suggérons des propositions de lois, nous parlons avec les responsables politiques et nous essayons de les convaincre du bien-fondé de nos idées. Mais un autre instrument important, c’est d’agir sur l’opinion des citoyens, car ce sont eux qui élisent ces hommes et femmes politiques. Le moyen, c’est donc aussi de mener des campagnes, d’être présents dans les medias, par exemple en accordant des interviews… L’objectif, c’est de gagner l’opinion des citoyens et des experts. De nouer aussi des partenariats avec d’autres organisations, avec le monde académique, avec les groupements d’ONG.

Le Comité de supervision bancaire a dû prendre en compte nos propositions.”

Vous existez depuis onze ans. Après ces années, est-ce que vous voyez une évolution ? Qu’avez-vous pu changer ? 

Je ne suis dans l’organisation que depuis moins de deux ans… Mais ce que je remarque quand même, c’est que les idées évoluent.  Il y a une nette évolution de la manière de faire de la politique. Il y a plus de transparence. Déjà, à présent, il est question de faire quelque chose… On discute. Des idées sont proposées. Nous réussissons à attirer l’attention sur le fait qu’il y a des alternatives. Par exemple, il y a quelques mois, le Comité de Bâle- c’est le Comité de supervision bancaire – a organisé une grande consultation autour d’un certain nombre de proposition relatives au défi  climatique. Alors, avec tous nos partenaires, nous avons mobilisé des activistes, des experts, l’ensemble de la communauté citoyenne, pour exprimer leur avis. Habituellement, ce Comité de Bâle est une institution très discrète. Ils ne s’attendaient pas à une telle mobilisation ! Il y a eu un afflux de réponses venant de partout : de citoyens, d’ONG, du monde académique. Les avis convergeaient pour dire qu’il faut être beaucoup plus ambitieux. Ils ont été surpris, mais se sont sentis sous les projecteurs. Et ils ont été obligés de tenir compte du résultat de la consultation. C’est comme ça qu’on peut faire avancer l’agenda.

Cela veut dire que le Comité de  Bâle lui-même a été amené à relayer les idées mises en avant par les citoyens, les ONG ?

Oui. Certes rien ne les oblige à reprendre l’intégralité des positions citoyennes, mais il est incontestable que maintenant, ils se rendent compte qu’il peut être intéressant d’entretenir un dialogue avec d’autres acteurs que les banques ou l’industrie financière. Nous voulons toujours être constructifs, nous essayons toujours de trouver une solution qui soit vraiment réalisable. Notre pratique, ce n’est pas de faire le buzz avec de grandes idées qui ne seront jamais implémentées. Nous donnons des conseils pour essayer d’avancer vraiment. Mais nous savons que certaines propositions ne passeront pas parce que bien sûr, les responsables politiques visent avant tout leur réélection. C’est sûr qu’il y a une contradiction entre les intérêts de la société à long terme et le court terme des mandats politiques.

Vous arrivez à faire avancer vos idées, cependant les banques peuvent toujours proposer des produits financiers basés sur des investissements dans les énergies fossiles…

Oui, il y a encore du travail. Les banques peuvent encore proposer ce type de produits, mais après c’est aux investisseurs, aux consommateurs, de choisir ce qu’ils veulent. Ce qui est important, c’est d’être bien informé, principalement sur les risques que comportent certains investissements. Si je vais dans ma banque et demande un produit, ce qui est important, c’est la transparence.

“En Allemagne, un cas manifeste de greenwashing et de fraude à l’information.”

Sur ce point de la transparence, vous notez des avancées ?

Il faut améliorer l’information des consommateurs sur les produits financiers. Les documents informatifs ne sont pas structurés ni simples à lire pour quelqu’un qui ne vient pas du domaine bancaire. Et puis, il y a un problème de définition. Quels sont les produits durables, qu’est-ce qui peut se cacher derrière le terme « produit durable » ? On peut acheter un produit financier, faire un placement prétendument « durable » et ensuite constater qu’il y aussi des énergies fossiles dans le produit. Il y a quelques mois, un scandale a éclaté en Allemagne avec le fonds de gestion DWS, avec perquisition de la police. C’était un cas manifeste d’information volontairement falsifiée, véritablement de fraude à l’information, de greenwashing, lorsque l’on affirme que les produits d’investissement sont durables, alors qu’ils ne le sont pas. La réglementation évolue. Les banques et les autres prestataires de services financiers devront enregistrer les préférences de durabilité de chaque investisseur pour lui offrir les produits compatibles avec cette préférence. Mais la définition de préférence durable reste assez compliquée et dire ces règles en termes législatifs n’est pas évident. Il s’agit surtout d‘éviter les termes trop techniques, de traduire ces préférences de manière simple. Et il reste beaucoup de travail pour établir les bonnes définitions des produits durables, pour que le produit qu’on qualifie de durable le soit vraiment. Parce que, aujourd’hui, dans les fonds proposés aux investisseurs, quand on regarde attentivement quelles entreprises font partie de ces fonds, très souvent on trouve encore des entreprises de l’énergie fossile.

Propos recueillis par Didier Tellier

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