lundi, 6 février 2023
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Une ethnologue parmi les « enfants des nuages »

Le titre du livre - « Les enfants des nuages » - est poétique. Il nous invite à une autre dimension de la rencontre avec l’humain « autre », celui qui n’est pas de notre « culture ». Le sous-titre, lui, décrit la démarche : « Une ethnologue dans la tourmente saharienne ». Pour une plongée dans la « littérature du réel », une exploration des relations entre membres des familles et entre tribus. Quelque chose qui ressemble au journalisme du « temps long », d’immersion, un témoignage respectueux de la réalité vécue par les gens.

Le titre, « Les enfants des nuages », est poétique. Il nous invite à une autre dimension de la rencontre avec l’humain « autre », celui qui n’est pas de notre « culture ». Le sous-titre décrit la démarche : « Une ethnologue dans la tourmente saharienne ».  

L’ethnologue, c’est Sophie Caratini. Elle nous décrit le Sahara, celui de diverses tribus plus ou moins nomades, éparpillées sur des centaines de kilomètres selon des parcours de pâturages de chèvres et de chameaux, des routes commerciales ancestrales, des alliances et des rivalités complexes, incompréhensibles pour le touriste occidental pressé et aveuglé par ses préjugés. Parmi ces préjugés, il y a les voiles opaques des colonisations, des éducations à la différence entre l’homme blanc qui sait, qui prospère, qui façonne l’image du monde et les peuples qui parlent des langages que personne ne connaît en Occident. Et puis, de toute façon, cela n’a pas d’importance puisque les colonisations ont imposé à ces « sauvages » non seulement des frontières absurdes mais aussi le français ou l’anglais voire l’allemand et le néerlandais comme langues « civilisées ». 

L’ethnologue Sophie Caratini suit ainsi l’exemple de Claude-Lévi Strauss et de Jean Malaurie : « la connaissance de l’autre appelle une réflexion sur soi, sans complaisance. Personnalisant son regard avec la hauteur que l’on sait, Lévi-Strauss nous fait prendre une conscience toujours plus grande de nos responsabilités. » (Jean Malaurie, dans « Le Livre. Terre Humaine » dans lequel il raconte le lancement de cette magnifique collection éditée par Plon).

Sophie devient Saviya

Nous sommes en 1974. Sophie Caratini, jeune, fraîche émoulue de ses études d’ethnologue à Paris, entend faire sa thèse sur les nomades Rgaybat, ces « enfants des nuages » qui parcourent le désert mauritanien et traversent des frontières imposées par les Etats colonisateurs que sont la France, l’Espagne, sur des territoires convoités par le Maroc. Elle pensait faire œuvre d’ethnologue et découvrir la langue, le mode de vie, la culture de ces nomades Rgaybat, en apprenant leur langue, le hassanya, en vivant avec eux, « adoptée » par un patriarche au cœur noble. Sophie devient Saviya. Elle vit la vie des femmes et des enfants Rgaibat, mange comme eux et dort près d’eux, discute et apprend auprès des pères, des lettrés, des chefs qui acceptent de la rencontrer selon les rituels complexes des relations entre hommes et femmes.

Tout au long de son livre, elle décrit les relations difficilement compréhensibles pour elle entre membres des familles et entre tribus. Elle raconte comment elle-même s’interroge sur la place qu’elle prend dans cet écheveau relationnel et comment ne pas choquer sans le savoir ceux qui l’accueillent si généreusement malgré leur précarité. 

Elle se retrouve sans l’avoir prévu au cœur des affrontements entre les Sahraouis constituant le Front Polisario et les colons espagnols ainsi que les forces marocaines. Elle rencontre brièvement un de ces jeunes combattants, Mohamed Ould Abdelaziz, un Rgaybi des Lgwasim, qui sera élu secrétaire général du Front Polisario en 1976 et deviendra président de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) de 1982 à sa mort en 2016.  Sophie Caratini interpelle donc ce chef d’un petit groupe de combattants retranché derrière la frontière mauritanienne et qui clament « à mort Franco », « Vive la révolution » … Alors que leurs familles et leurs tribus utilisent des esclaves. Abdelaziz lui répond discrètement que c’est trop tôt. Le projet du front Polisario est en effet d’unifier les tribus, dans une même solidarité de combat pour l’indépendance. Pour cela, il faut l’accord de tous les chefs pour mettre en commun les territoires les puits, les pâturages. La fin de l’esclavage, l’émancipation des femmes est au programme des révolutionnaires mais dans une étape future, que Sophie Caratini ne pourra pas connaître. Terrassée par une grave hépatite virale, elle doit rentrer d’urgence en France où elle publiera sa thèse. 

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois Mohamed Abdelaziz et de constater la transformation profonde de la société sahraouie. Les femmes y ont pris une place importante : combattantes, occupant de hautes fonctions dans la gestion du peuple sahraoui, chargées du plaidoyer politique auprès des gouvernements qu’il faut persuader d’appliquer les décisions de l’ONU concernant le referendum d’autodétermination violemment contesté par le Maroc qui occupe encore et toujours le territoire du Sahara Occidental. Femmes poètes, musiciennes, commerçantes, juristes, traductrices, mères de famille… Et toujours, femmes élégantes, drapées dans leurs étoffes aux couleurs chatoyantes, telles que Sophie Caratini les a connues en 1974 – 1975.

Une littérature du réel

Ce livre se lit comme un roman et pourtant il s’agit d’une description la plus fidèle possible des multiples rencontres qu’elle a eue avec les Rgaybat. C’est en cela qu’il est fascinant car il suscite à chaque page une interrogation sur notre propre perception des cultures des autres, ainsi qu’une interrogation politique sur les transformations des sociétés qui se frottent les unes aux autres, sur les règles internationales fondées sur les droits humains universels, sur le colonialisme, l’occupation armée, la résistance, les religions.

L’auteure s’est émancipée du carcan universitaire, ainsi que le décrit Jean Malaurie parlant de Terre Humaine qui a construit « une anthropologie éclatée, dont les conclusions reposent sur une expérience vécue. » « Pourquoi cette volonté ? Parce que les règles universitaires, sous couvert de rigueur scientifique et d’exclusion de l’appréhension sensible, sont, sans nul doute, réductrices et castratrices. La part de sensibilité dans une réflexion globale, avec ce qu’elle présuppose de vie intérieure, devrait être tout au contraire un ‘plus’ scientifique. »

Nous sommes ici dans le domaine de la « littérature du réel ». Quelque chose qui ressemble au journalisme du « temps long », d’immersion, de témoignage respectueux de la réalité vécue par les gens. Et qui survit malgré la déferlante d’informations brèves, pauvres, déformées, qui aveuglent l’esprit critique. Quelque chose qui permet de « donner conscience aux hommes de la grandeur qui est en eux », ainsi que l’écrivait Malraux en 1971.

Sophie Caratini. « Les enfants des nuages ». Edition Thierry Marchaisse. France. 2022. Nouvelle édition remaniée et complétée. 558 pages. 

« Le Livre. Terre Humaine ». Préface de Jean Malaurie. Plon. 1993.

Pour en savoir plus sur le Sahara Occidental : lisez cet article paru dans Entre Les Lignes

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