mardi, 20 février 2024
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IA : l’ère de la méfiance

Celle qui écrit ces lignes n’est pas une intelligence artificielle… et peut-être pas une intelligence tout court, allez savoir ! Il s’agit en chair et en os d’une journaliste qui essaie d’appliquer les critères stricts de la profession : chercher des informations objectivables en examinant les contradictions, les sensibilités différentes, les témoignages complémentaires, en se replongeant dans l’Histoire, les archives, et parfois aussi les souvenirs de faits vécus. Mixer tout cela avec prudence et le plus de pédagogie possible.

Ne pas cacher les doutes, les interrogations car personne ne détient LA vérité. Et surtout : préciser les sources que chaque lecteur peut aller voir à sa guise (et pourquoi n’en ajouterait-il pas d’autres ?)

Plus une petite dose d’intuition et de flair et cela donne un travail journalistique à peu près fiable ou du moins une invitation à explorer ensemble la complexité des événements de la vie.

C’est cela le journalisme « en vrai ».

Une veille critique

Donc, je n’ai pas utilisé chatGPT et autres « intelligence artificielle » dont il faut encore démontrer l’intelligence. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit de gigantesques bases de données qui peuvent en effet être très utiles pour certaines professions, pour autant qu’on les surveille très attentivement.

Ces dernières semaines, l’IA ChatGPT, en bon produit commercial bien placé sur notre théâtre mental, tient la Une des journaux et chroniques et a envahi les ordinateurs des élèves un peu feignants qui ont compris tout de suite l’aubaine que cela représentait. Obligeant certains professeurs à retrouver une bonne vieille méthode pédagogique : l’oral.

Dans le même laps de temps, nous avons eu droit à de nombreuses révélations sur l’usage qui est fait des technologies numériques sur la manipulation des opinions, sur les menaces contre le journalisme « dérangeant » les pouvoirs en place, qu’ils soient économiques ou politiques, sur les propagandes de plus en plus subtiles saturant les réseaux sociaux et même les médias d‘information. La guerre en Ukraine étant un formidable et inquiétant terrain de jeux de propagandes croisées.

Nous sommes ainsi entrés dans une ère de méfiance généralisée. Du moins de la part des gens qui ne sont pas submergés par des croyances diverses obscurcissant leur esprit critique. A la question « qui croire ? », la réponse est :  il ne s’agit pas de croire mais d’examiner ensemble ces faisceaux d’informations et de réfléchir à la cohérence et à la finalité de tout cela. Bref, s’entraîner sans cesse à stimuler notre esprit critique.

Quelle responsabilité juridique ?

On peut commencer par se demander si une IA est juridiquement responsable ? Car elle ne produit pas que des dissertations ou des travaux d’étudiants, elle fabrique des informations, elle manipule les opinions publiques et les particuliers, elle peut causer des dommages majeurs non seulement dans la sphère du commerce mais aussi de la technologie. Voir l’interrogation posée ici : https://dailyscience.be/07/02/2023/erreurs-commises-par-des-intelligences-artificielles-a-qui-la-faute/

La Commission européenne élabore en effet de « nouvelles règles en matière de responsabilité applicables aux produits et à l’IA pour protéger les consommateurs et favoriser l’innovation. » Lire ici : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/ip_22_5807

Ainsi, « la Commission propose pour la première fois une harmonisation ciblée des règles nationales en matière de responsabilité applicables à l’IA, afin de permettre aux victimes de dommages liés à l’IA d’obtenir plus facilement réparation. » Nos autorités européennes ont donc modernisé « les règles de responsabilité pour les produits à l’ère numérique, permettant ainsi la réparation des dommages lorsque des produits tels que des robots, des drones ou des systèmes domestiques intelligents sont rendus dangereux par les mises à jour logicielles, l’IA ou les services numériques nécessaires au fonctionnement du produit, ainsi que lorsque les fabricants ne parviennent pas à remédier à des vulnérabilités en matière de cybersécurité; »

Parlons-en de la cybersécurité. Rien de tel que notre très officiel site de la police belge pour connaître les périls qui nous attendent : « Surfons Tranquille : ChatGPT est devenu l’outil des arnaqueurs et des pirates ! », tel est le titre de cet article tout récent. Car « les pirates informatiques recourent désormais à ChatGPT, notamment pour créer des logiciels malveillants ou rédiger des contenus à des fins de phishing. » Et le commissaire Olivier Bogaert de nous raconter le jeu du chat (policier) et de la souris (criminelle) sur la piste de fichiers volés et mis aux enchères sur le net ; ou encore la multiplication de tentatives de phishing visant à voler vos données et votre argent.

A lire ici : https://www.police.be/5998/fr/actualites/surfons-tranquille-chatgpt-est-devenu-loutil-des-arnaqueurs-et-des-pirates

Voilà donc comment l’Union européenne et la police belge veillent sur notre sécurité informatique, ceci afin de rétablir notre confiance bouleversée par les fulgurantes avancées du numérique… et ses nuisances que l’on découvre jour après jour.

Guerres politiques

Mais un autre aspect des nuisances amplifiées par l’IA occupe les « Unes » de nos journaux : la guerre de la désinformation et ses conséquences désastreuses sur la confiance que les citoyens peuvent avoir en leurs systèmes démocratiques.

La journaliste Maria Ressa, prix Nobel de la Paix en 2021, résume ainsi la situation : « Les opérations de désinformation visent à susciter notre méfiance à l’égard de tout », dit-elle dans une interview à El Pais. Elle constate que les nouveaux algorithmes des géants de la technologie accentuent considérablement la polarisation dans nos sociétés. Les techniques de désinformations sont utilisées par des régimes autoritaires, la Russie bien entendu mais aussi les Philippines, et par des groupes de pressions ainsi qu’on l’a vu concernant le Brexit, l’élection de Trump. Les grandes plateformes comme Facebook, Twitter et autres favorisent plus les fake news que l’information correcte ; elles protègent les annonceurs mais pas les utilisateurs qui cherchent des informations provenant de sources sérieuses. Pire, ces plateformes cherchent à modifier nos comportements, ce qui, dans un contexte de montée de l’extrême-droite est très inquiétant.

Le plus inquiétant est la révélation par « Story Killers », « Forbidden Stories », Le Monde, Le Soir et d’autres grands journaux de « mercenaires de la désinformation », basés en Israël et qui proposent des campagnes de dénigrement montées de toute pièce et avec de faux comptes sur les réseaux sociaux, et cela à l’usage d’entreprises ou de particuliers, ou de groupes politiques… Cela va « du piratage de boîtes e-mail à la diffusion de rumeurs grâce à de faux sites d’information et à des armées de profils factices sur les réseaux sociaux. », écrivent les journalistes du Monde. Ces pirates « ont travaillé sur plus d’une trentaine d’élections présidentielles à travers le monde, essentiellement en Afrique, et ont détaillé certaines de leurs opérations, aussi bien pour le compte d’Etats que d’acteurs privés. » Glaçant ! Car certains de ces malfaiteurs ont réussi à influencer certains médias d’information.

Plus que jamais, la méfiance est donc de mise quant aux soi-disant informations qui circulent sur les réseaux sociaux. Quant aux médias d’information, ils tentent de se prémunir contre les ravages de la désinformation… Mais trop souvent ils ne laissent pas le temps à leurs journalistes de contrôler les infos et les sources de celles-ci. Le piège de la vitesse se renferme ainsi sur le journalisme.

Aux citoyens de comprendre que la lenteur et la minutie de la vérification est une des principales conditions de la crédibilité de informations.

Gabrielle Lefèvre

  • Article paru dans Le Soir, supplément LENA du 11 février 2023.
  • Sur les mercenaires de la désinformation, lire :
https://www.lemonde.fr/pixels/article/2023/02/15/revelations-sur-team-jorge-des-mercenaires-de-la-desinformation-operant-dans-le-monde-entier_6161842_4408996.html?xtor=EPR-32280629-[a-la-une]-20230215-[zone_edito_1_titre_1]&M_BT=52960084760918
https://www.lesoir.be/495209/article/2023-02-15/story-killers-infiltration-au-coeur-dune-agence-qui-cree-des-fake-news-sur

A lire aussi :

légende :

L’affiche de l’émission https://www.france.tv/france-2/complement-d-enquete/2721737-fake-news-la-machine-a-fric.html


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