mardi, 20 février 2024
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Les romans jeunesse de Roald Dahl censurés en Grande-Bretagne

Les romans jeunesse de l’immense écrivain britannique Roald Dahl ont fait l’objet d’une réécriture par son éditeur original, Puffin. Les changements sont loin d’être mineurs et ont déclenché une vive polémique dans le monde anglo-saxon. Les traductions en français et en néerlandais s’en tiendront, elles, aux versions originales.

Le monde de la littérature de jeunesse est en émoi depuis qu’il a appris que Puffin, l’éditeur britannique du célébrissime écrivain Roald Dahl (13 septembre 1916 – 23 novembre 1990), avait réécrit certains passages de ses romans jeunesse. Il y a remplacé des mots pouvant être jugés offensants par d’autres, plus consensuels, il a appauvri ou carrément supprimé les descriptions. Une censure au nom du « bien » qui ne dit pas son nom, les passages liés au poids, à la santé mentale, à la violence, aux questions raciales ou de genre étant visés.

On pourrait ironiser en disant qu’il y a dû y avoir du boulot, tant le Gallois adulé par les enfants (albums et romans pour toutes les tranches d’âge, presque toujours illustrés par Quentin Blake) et par les adultes (ses nouvelles tant policières qu’érotiques sont un régal) n’a jamais fait autre chose que pointer les travers de la société dans ses histoires et/ou entraîner ses lecteurs dans des mondes de fantaisie et d’exagération. En pimentant le tout d’un humour n’épargnant personne.

Il savait de quoi il parlait : il a commencé à écrire pour les enfants en 1961 à l’âge de 45 ans. Avant, il avait parcouru le monde comme employé d’une compagnie pétrolière, comme pilote de chasse pendant la guerre et enfin aux Etats-Unis comme envoyé diplomatique et/ou espion.

Car Roald Dahl, c’est évidemment « Charlie et la chocolaterie » – ouh la gourmandise -, « Sacrées sorcières » – oh qu’on a peur -, « Matilda » – une rebelle -, « Les deux gredins » – un vieux couple pourri -, « James et la grosse pêche », son premier roman jeunesse, et l’autobiographie « Le bon gros géant (BGG) » – waouh deux fois le mot interdit en titre -, « La potion magique de Georges Bouillon », « Fantastique Maître Renard », « Charlie et le grand ascenseur de verre » et tant d’autres titres qui ont enchanté des générations de jeunes lecteurs et qui ont souvent donné lieu à des adaptations cinématographiques.

Livré aux « sensitivity readers »

Mais ne voilà-t-il pas qu’à l’automne dernier, la branche jeunesse des célèbres Penguin Books a publié une nouvelle édition de certaines œuvres de Roald Dahl, « Charlie et la Chocolaterie »,  « Matilda », « Sacrées sorcières » et « James et la grosse pêche », entre autres, revue par cette fonction apparue récemment dans l’édition, les « sensitivity readers ». Des lecteurs-éditeurs qui veillent à ce que les textes publiés ne blessent personne. La liberté de l’artiste, le génie littéraire ? Oubliez.

Ces comités de la hache britannique ont donc par exemple supprimé les mots « blanc » et « noir » (on n’est plus « blanc de peur ») et bien entendu « gros ». Ils ont fait plus fort. Dans « Charlie et la chocolaterie », la phrase « Charlie experienced a queer sense of danger » (Charlie ressentit une curieuse impression de danger) a été transformée en « Charlie experienced a strange sense of danger », bye bye le mot « queer » à cause de ses significations multiples.

Dans la même veine, « Something crazy is going to happen now » (Il va arriver un truc fou) est devenu « Something bizarre is going to happen now » (Il va arriver quelque chose de bizarre), « crazy » pouvant être mal interprété par des personnes concernées par des problèmes de santé mentale. 

Dans « Matilda », une référence à Joseph Conrad a été évacuée contre une à Jane Austen, une femme, et Rudyard Kipling, promoteur des colonies britanniques, a été viré au profit de John Steinbeck, défenseur des opprimés.

Encore une des centaines de modifications apportées, selon le « Daily Telegraph », aux textes de Roald Dahl : dans « James et la grosse pêche », les « hommes nuages » ont muté en « peuple nuage », et les vers « Tante Sponge était formidablement grasse/Et en plus, incroyablement flasque » sont devenus « Tante Sponge était une vieille fripouille/Qui méritait que le fruit l’écrabouille ».

Circulez, y a rien à voir

Des changements « réduits et soigneusement réfléchis », a assuré un porte-parole de la Roald Dahl Story Company, assurant de la volonté de conserver l’histoire, les personnages, ainsi que « l’irrévérence et l’esprit affûté du texte original ». La Roald Dahl Story Company qui dit avoir travaillé avec Inclusive Minds, un collectif qui milite pour l’inclusion et l’accessibilité de la littérature pour enfants. Le passage en revue a été lancé en 2020 avant le rachat en 2021 par Netflix du catalogue de l’auteur pour enfants.

On ne peut évidemment que regretter ce pillage d’une œuvre originale et délicieuse, devenue un classique, au profit de livres qui n’en sont que des imitations dénaturées même si elles sont attribuées au même auteur. On ne peut que dénoncer cette censure dénaturant des textes littéraires. Il convient toutefois de s’interroger sur les vrais responsables de ces modifications. Sont-ce les minorités ? Pas dans le cas Dahl. Il s’agit ici de la maison d’édition et des ayant-droit de l’auteur!

Et s’ils l’ont fait, c’est assurément pour continuer à vendre des textes qui, datés, allaient perdre en pertinence au fil du temps. On est face à une logique avant tout économique. Et c’est peut-être encore plus navrant.

Soutien mondial

Certes, Roald Dahl n’était pas un ange. On se souvient que sa famille avait présenté, fin 2020, des excuses pour les propos antisémites tenus par l’auteur quarante ans auparavant. On se rappelle aussi qu’il s’en était pris à Salman Rushdie au moment de la publication des « Versets sataniques » en lui disant, en résumé, qu’il devait bien se douter du tollé que son livre allait déclencher. Pas rancunier, ce dernier vient de prendre position sur Twitter en sa faveur : « Roald Dahl n’était pas un ange mais c’est de la censure absurde. La maison d’édition Puffin Books et les ayants droit de l’écrivain devraient avoir honte. »

Il n’est pas le seul à réagir. Le Pen America, par la voix de sa directrice générale, Suzanne Nossel, a critiqué la décision sur son compte Twitter : « Nous sommes alarmés par la nouvelle de « centaines de modifications » apportées aux œuvres vénérées de @roald_dahl dans un prétendu effort pour nettoyer les livres de ce qui pourrait offenser. » La rédactrice en chef adjointe du journal conservateur « Sunday Times », Laura Hackett, a déclaré qu’elle garderait ses éditions originales de Roald Dahl, afin que ses enfants puissent « les apprécier dans toute leur gloire méchante et colorée. »

De son côté, le Premier ministre britannique Rishi Sunak a estimé que les mots doivent être « préservés » plutôt que « retouchés ». « Si Dahl nous offense, ne le réimprimons pas », a réagi l’estimé écrivain britannique Philip Pullman, ajoutant que des millions de ses livres originaux resteraient en circulation pendant de nombreuses années, quels que soient les changements effectués dans de nouvelles éditions. 

Traductions inchangées

Qu’en est-il des traductions françaises de Roald Dahl ? Hedwige Pasquet, directrice des éditions Gallimard jeunesse, a rapidement et vertement réagi à la polémique : « Nous n’avons pas modifié nos versions dans les Folio junior et nous n’avons pas l’intention de changer les textes. Nous avons le respect de l’œuvre de l’auteur. S’il y avait, à la limite, quelque chose à faire, ce serait de contextualiser l’œuvre de Roald Dahl, c’est-à-dire l’époque à laquelle ses textes ont été écrits. A ce compte-là, pourquoi ne pas changer les contes de fées? Tous les textes devraient être révisés… » 

De son côté, Joris van de Leur, directeur des éditions De Fontein aux Pays-Bas, a aussi décidé de s’en tenir au texte original pour ses traductions : « Les exagérations sont une figure de style chez Roald Dahl : si une personne est grosse, cela représente la gourmandise et l’excès. Les enfants comprennent ce qu’est une telle hyperbole littéraire. Ils ne pensent vraiment pas que tous les gros enfants sont avides. »

La sagesse des enfants lecteurs est une évidence pour tout le monde, sauf pour l’éditeur Puffin et la Roald Dahl Story Company.

MISE À JOUR (27-02-2023)
Le quotidien britannique « The Guardian » annonce que, vu le tollé international engendré par la réécriture des œuvres de Roald Dahl, l’éditeur britannique Puffin, branche jeunesse de Penguin Random House, va publier en cours d’année une collection de 16 romans du romancier, non expurgés. Pour ces titres-là, les lecteurs auront le choix entre la version originale et la version à  la sauce « sensitive readers ». Une belle victoire pour la liberté d’expression et la littérature.

Découvrez le blog dédié littérature jeunesse de Lucie Cauwe via ce lien.

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